La terrible vérité à propos de cette transformation : sous les outils, la plage!

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La transformation digitale

Des voix s'élèvent aujourd'hui, ici ou  et sûrement ailleurs, pour révéler la terrible vérité :

Toute cette transformation n'est qu'un vaste plan machiavélique qui vise à... RENDRE LE POUVOIR AUX EMPLOYÉS!

Parler de digital et d'outils est un prétexte. Finalement, l'outil n'a pas tant d'importance. Qu'est-ce qu'un réseau social interne si on ne sait pas dans quel but on y échange...? Et... comment dire... le digital est là, voilà, arrêtons de discuter de ce qui a déjà eu lieu comme si ça n'existait pas.

Le nœud du problème n'est pas dans les outils mais dans le désir de travail

Le paradigme de l'ancien modèle (oui, j'ai confiance) est fondé sur le postulat que l'humain producteur n'aime pas travailler, et qu'il est nécessaire de contrôler sa production. Quelle méconnaissance et quelle négligence de l'élan profond qui nous anime et nous pousse à faire, à "eximprimer" notre marque sur le monde, comme dit Roland Guinchard dans son livre "Psychanalyse du lien au travail: le désir de travail". Même si nous avons chacun notre style dans cet accomplissement et que l'on parle de travail au sens large, il n'en est pas moins vrai que nous vivons notre présence au monde quand nous travaillons.

"Chercher à s'imprimer dans des valeurs et des objets visibles est un des nombreux signes qu'un processus désirant, faisant appel au regard de l'autre, est à l'oeuvre." (Roland Guinchard)

Cette transformation est aussi une grande porte qui s'ouvre à des valeurs "féminines". Non pas qu'elles seraient uniquement la pratique des femmes: ces valeurs sont accessibles à tous. Mais le monde du travail d'aujourd'hui est une construction étonnamment persistante de mécaniques sociétales dépassées qui écrasent l'expression du désir de travail, des femmes en particulier qui en sont les premières victimes, stoppées par des plafonds et des murs de verre. Ce n'est pas faute de dire et répéter que les femmes sont là, bien présentes dans ce monde du travail (le plafond de verre reste bien là lui aussi), tout comme d'ailleurs les GenY et autres Millenials. Tous amènent autre chose, mais les nommer, c'est peut-être déjà les écarter.

Sous les outils collaboratifs, la plage!

Ce qui se passe aujourd'hui, c'est tout simplement la révolution. C'est le Mai 68 des jeunes générations, c'est le Mai 68 des femmes. C'est le Mai 68 soft et presque discret de personnes qui imposent leurs valeurs d'humilité, d'écoute et de parole, en travaillant avec des outils qui sont autant de chevaux de Troie qui permettent d'échanger et de collaborer plus facilement, de ne plus avoir à faire "comme on a toujours fait". Parce que lancer des pavés c'est trop violent, et cela pourrait être retourné contre les lanceurs: le carcan à briser est subtil, masqué par des discours lénifiants, emballé de belles valeurs qui ne sont que des mots. Si on ne peut pas lancer les pavés, déplaçons-les alors discrètement... et reconstruisons-nous un château ailleurs...! :)

Malgré les douleurs et les horreurs qui peuvent parfois se manifester dans nos vies, nous avons globalement de la chance de vivre dans notre monde pourtant trop matérialiste. Alors vouloir être libre, maître de soi-même, désirant, vouloir avoir une trajectoire propre, peut nous être renvoyé à la figure comme un caprice par les fatalistes de l'ordre établi. On disqualifie tous les jours des milliers de femmes en renvoyant leurs apports et leurs questionnements à de supposés problèmes d'hypersensibilité (grrrr) comme le décrit parfaitement Fatma Bouvet de la Maisonneuve dans "Le choix des femmes". On disqualifie aussi les plus jeunes en les taxant de volatilité, de mépris pour l'ordre, et de naïveté (le portrait des jeunes dressés par les grandes organisations qui les observent comme des bêtes curieuses est navrant, tant on leur prête des attitudes et des intentions à côté de la réalité, comme je l'avais relevé dans mon article précédent, et comme l'avait souligné Bertrand Duperrin dans cet article).

"Le désir des femmes, s'il arrivait à s'exprimer sans circonvolutions, serait pourtant une clé essentielle de leur réussite et du changement des mentalités." (Fatma Bouvet de la Maisonneuve, Le choix des femmes)

Être à la tête de soi-même

Roland Guinchard donne une solution dans son livre: ne plus déléguer son désir de travail. Lorsqu'on signe un contrat de subordination avec un employeur, cela conduit souvent à déléguer à une organisation la réalisation de son désir, de son élan. Forcément, on est déçu! Une organisation ne sait qu'appliquer des processus standards, la subtilité de chacun lui échappe. Et ce n'est même pas un reproche en soi! Qui peut mieux me connaître que moi? L'erreur collective tient peut-être en revanche dans le fait que l'organisation comme l'employé pensent que l'organisation le connaît mieux que lui-même. Alors que c'est à chacun de prendre son désir en main:

"chacun a le choix d'être ou pas un employé "dans sa tête"" (Roland Guinchard).

Des entreprises comme Hopwork contribuent par exemple à la redéfinition du modèle de relation entre travailleurs et organisations en offrant des plateformes qui facilitent la vie des freelances, et par la même permettent le repositionnement de ce désir. Des initiatives délicieusement subversives s'imposent petit à petit, comme le livre "Moi, leader" de Isabel Fouchécour et Nathalie Renard, qui s'adresse à tous et toutes et est écrit au féminin parce que "c'est ce que nous faisons régulièrement, lire des livres qui s'adressent aux deux genres, au masculin". Ou comme la naissance du corporate hacker, une nouvelle sorte d'employé modèle :)

Les grands organisations vont-elles subir une grave crise des RH?

Les Ressources Humaines vivent aujourd'hui sous l'injonction d'être les porteuses de cette transformation. Ce qui les menace, c'est le risque de départ massif des collaborateurs talentueux vers des organisations plus épanouissantes et plus respectueuses de leurs désirs (et mieux outillées, quand même!) au cas où elles n'auraient pas bougé assez vite pour créer un environnement de travail qui fait écho à la montée de ces nouveaux modèles d'employés. Démontrer qu'on a entendu -et qu'on bouge!- peut être suffisant quand on a réussi à créer un contexte de fidélité. Enfin ça peut faire la blague, au début...

Alors que se passe-t-il aujourd'hui dans les grandes organisations? Osera-t-on vraiment donner le pouvoir aux employés comme on le prétend à travers des initiatives dont on ne sait jamais trop bien à quoi elles amènent et ce qu'elles construisent puisqu'elles sont privées de sens profond, de dynamique globale de désir? 

A-t-on le temps de laisser le management et l'organisation se renouveler naturellement (les organisation changeant simplement parce que les vieux meurent avant les jeunes...)?

Non, et c'est bien là le problème: l'urgence aujourd'hui est de vraiment faire changer des personnes dans leurs habitudes et leurs attitudes profondes, dans des schémas très ancrés de contrôle de l'information et de processus, de domination par la hiérarchie. Ce sont ceux-là même qui ont les clés en main pour rendre ce pouvoir aux employés et protéger les porteurs de sens et de changement, et qui ne veulent pas le lâcher. Et c'est peut-être bien parce qu'ils se sont engagés dans la conquête de ce pouvoir en lançant des pavés en Mai 68 qu'il est compliqué de leur faire accepter par la douceur et l'humilité... ;)

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Disclaimer au cas où: non, je ne crois pas que toutes les personnes de plus de 55 ans sont des baby-boomers soixante-huitards égoïstes :) Et j'en connais qui souffrent aussi de ne pas voir arriver ce nouveau paradigme assez vite!

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Références

Livres:

- Roland Guinchard, Psychanalyse du lien au travail: le désir de travail, 2011, Elsevier Masson

- Fatma Bouvet de la Maisonneuve, "Le choix des femmes", 2011, Odile Jacob

- Isabel Fouchécour et Nathalie Renard, "Moi, Leader", 2015, Eyrolles

 

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Nathalie Renard, Moi Leader

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