Vous savez quoi? La GenY a des enfants, et un break dans son garage.

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La Génération Y, cet épouvantail

La "Génération Y", c'est un peu mon poil à gratter. A chaque fois que j'entends le terme, ça me démange, ça me crispe, je grince des dents. Ah, encore quelqu'un qui veut observer et comprendre "le phénomène"! L'étude "la relation de la génération Y au numérique" sortie récemment n'a pas manqué de me faire le même effet.

Resituons: pour Wikipedia, la Génération Y regrouperait "des personnes nées approximativement entre le milieu des années 1970 et le milieu des années 1990." Ou, selon des journalistes bien renseignés, des personnes "âgées de 18 à 30 ans", définition qui n'a pas changé depuis 2007 (ça devrait être "26 à 38 ans" depuis non?) . La génération Y est donc un truc vaguement glissant: j'y étais, je n'y suis plus, je ne sais pas, et en fait ça n'a pas d'importance.

Est-ce que par hasard, pour éviter de choquer, de dire les vrais mots, de révéler le malaise, on ne se sentirait pas obligé de brander  ce qui serait juste un... JEUNE? Un jeune d'aujourd'hui, certes, un qui saurait se servir d'un ordinateur et d'un smartphone (quoiqu'être un utilisateur passif n'est pas vraiment maîtriser le sujet), mais bien un jeune: quelqu'un qui arrive dans le monde du travail pour donner son avis à ceux qui ont "toujours fait comme ça".

Les plus malins qui ne veulent pas avoir l'air trop ringards emploieront plutôt "digital natives" :)

L'étude que je mets en lien plus haut souligne assez bien que le GenY est quelqu'un de... normal. Pas un extraterrestre qui veut tout casser. Mais elle se limite à des 24-30 ans travaillant dans des grands groupes, ce qui me semble assez réducteur, et introduit forcément le biais du milieu dans lequel elle est menée. Quelle indépendance d'esprit et d'action a une personne qui a été formée pour faire carrière dans un grand groupe et qui cherche avant tout à se conformer, à sécuriser son parcours, à "appartenir"?

Le GenY est en effet quelqu'un de normal.

Mais pas parce qu'il est conforme à ce qu'on attend de lui en entreprise. Le GenY a aujourd'hui 2 enfants, et un break dans son garage (il a un garage). Le break, c'est parce que c'est spacieux pour transporter la poussette (parce que les enfants des GenY ont besoin d'une poussette), et parce qu'il n'y a pas de siège bébé (et encore moins 2 sièges bébés) dans une voiture Über. Par contre il n'utilise pas trop son break, qu'il a acheté d'occasion (il ne lui vient pas à l'idée d'acheter une voiture neuve), et il utilise beaucoup les autres moyens de transports. Quand il est dans une zone équipée, bien sûr. Puisqu'on a un peu tendance à s'imaginer que le GenY est forcément parisien ou presque. Mais le GenY ne s'occupe pas que de modes de transports et d'hébergement alternatifs et de sa carrière de jeune rebelle à costume ou à capuche.

Le GenY se demande surtout comment il va éduquer ses enfants dans ce monde qui change.

Les plus vieux des GenY ont reçu une éducation "à l'ancienne" qui ne les a pas préparés au monde qui vient. Les plus diplômés d'entre nous se sont entendus dire qu'ils étaient l'élite, simplement du fait d'être là, dans la fabrique à diplômés. Ils découvraient l'usage professionnel de l'ordinateur à l'école (avec des disquettes zip puis des clés USB 32 Mo), et Facebook n'existait pas. Ils doivent aujourd'hui élever leurs enfants dans cette accélération du changement, les préparer à un monde qu'ils voient se créer sous leurs yeux, dont ils ne maîtrisent pas les tenants et les aboutissants, encore peu visibles dans cette frénésie collective. Que seront les mécanismes sociaux quand mes enfants seront adultes dans 15 ans? Mes parents ne se posaient pas la question. 

Alors j'essaie de savoir à quoi je dois préparer mes enfants.

Je suis allée à l'USI en juillet, série de conférences destinées aux professionnels qui traite de la manière dont la rupture technologique actuelle change la société.

Über, Air BnB et les plateformes permettant toutes sortes de business one-to-one (notez que je n'ai pas l'angélisme de parler d'économie du partage en mentionnant ces entreprises), je connais, comme tous ces mouvements qui se créent et dont on ne sait pas toujours bien s'ils révolutionnent vraiment notre société ou s'ils sont du rebranding ou un effet de mode: DIYmakers, circuits courts, entreprenariat/intraprenariat, lean startup, production desktop et bien d'autres...

Je suis moi-même une partie du changement en travaillant sur la transformation des façons de travailler pour l'entreprise qui m'emploie, et j'aime faire ça. Le changement et le nouveau, c'est mon truc, et j'embrasse même l'incertitude parce qu'elle ouvre à toutes les surprises.

Et je me suis laissée surprendre.

Une des conférences m'a particulièrement marquée, celle de Chris Anderson (Wired/Maker Movement/3D Robotics), pas tant pour son exposé en lui-même (intéressant aussi), mais pour le fait qu'il ait pris sa famille en exemple. Il y explique qu'il fabrique des robots avec ses enfants. J'ai alors réalisé que la formation dont j'ai bénéficié ne peux plus être reproduite. Ce que je n'avais pas mesuré, c'est à quel point tout ce changement est en train de se passer, et comment ça crée une rupture dans notre société. La conséquence directe de cette rupture sur moi, c'est que je ne peux pas transmettre tel quel ce que j'ai appris.

Nous (GenY autour de 30-35 ans) sommes la dernière génération à bénéficier d'un système éducatif élitiste dont nous sommes le fruit, et à profiter d'un chemin tout tracé auquel nous n'avons pas vraiment pris le temps de penser. A dire vrai nous n'en "profitons" pas vraiment. Nous avons le bénéfice de la sécurité de l'emploi et de salaires au-dessus de la médiane. Mais avec quel désengagement et quelles frustrations? Ce système fait aussi des bienheureux, cependant je ne serais pas surprise qu'il ait fabriqué sans le vouloir les frustrés et les largués de demain.

Le système éducatif français n'est pas prêt pour ce qui arrive.

Mes enfants reçoivent exactement ce que moi j'ai reçu de l'école. On leur enseigne à être obéissants. Même si c'est en utilisant un écran tactile de temps en temps, est-ce que c'est ce que nos enfants doivent apprendre?

De la même manière que les ingénieurs sont souvent des enfants d'ingénieurs,  d'enseignants, ou de parents avec de grandes ambitions (en somme de personnes qui connaissant ou comprennent ce qu'il faut faire pour réussir dans ce système, pour le hacker!), les parents d'aujourd'hui doivent comprendre le nouveau système à venir qui s'organise. Ils doivent intégrer de nouveaux paramètres, mais plus rapidement que les générations précédentes. Quelles compétences dois-je aider mes enfants à développer pour qu'ils puissent réussir? Et que sera la réussite de toute façon? Construire des robots avec des Legos a l'air d'être une piste intéressante, mais ce n'est sûrement pas la seule. Plus généralement, apprendre à utiliser la technologie récente pour accéder aux ressources qui permettent de faire ce qu'on a envie de faire est sûrement un bon principe de départ.

Alors je dois être celle qui doit enseigner des choses que je ne connais même pas moi-même parce que personne ne me les a apprises. Je dois les apprendre moi-même d'abord, et j'avoue que je trouve ça un peu inquiétant, mais que j'aime bien l'idée :)

Tout ça pour dire, donc, que non, la GenY, ce n'est pas qu'une bande d'arrogants jeunes égoïstes qui veulent tous devenir CEO à la place du CEO... :) La GenY existe dans d'autres dimensions et d'autres perspectives que celle de l'entreprise. Et que finalement, la GenY a certainement les mêmes interrogations que les organisations qu'elle colonise: le futur sera-t-il si différent? Et si oui, comment m'y préparer? C'est sûrement le moment de placer une citation passe-partout/tellement vraie/+1/qui-nous-touche-tous, de Gandhi de préférence: "soyez le changement que vous voulez voir dans le monde"...

PS: on me souffle discrètement que les "digital natives" qui ont des enfants devraient s'occuper de leur progéniture plutôt que d'écrire des articles sur Linkedin, sous peine de faire d'eux des "absent-minded parents natives", ce qui est probablement nettement plus dangereux que d'en faire des citoyens responsables et conscients.