Les entreprises en soins palliatifs doivent-elles être ranimées?

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C’est un corps sec, replié. Il ne bouge plus. On entend les ronflements et les cliquetis des machines. Des chuchotements et des pas feutrés ne laissent pas d’autre choix que de les imiter. La respiration comme le rapport au monde sont étouffés, suffocants… la moindre vibration, le moindre éclat, sont l’occasion de râles plaintifs ou de grognements colériques. De temps en temps l’oeil s’écarquille et la face se contracte en un rictus heureux, mais ce n’est rien d’autre que l’inspiration fugace d’un souvenir de gloire.

Ce corps en soins palliatifs, c’est une entreprise. Pas n’importe laquelle. Une de celles qui produit du burnout en série, une de celles qui n’est plus rien d’autre qu’un instrument de finance, une de celles où l’on a oublié que le travail passe avant le management. Une de celles où l’on met un masque en franchissant la porte. La vie l’a désertée, au profit d’un ballet triste et insignifiant.

Retenir la vie de force

On pourrait penser qu’une entreprise est un écosystème. Le tronc d’un arbre tombé au sol, où prospèrent insectes et champignons. Mais il manque quelque chose à cette entreprise. Là où un arbre tombé est, au fur et à mesure des visites des insectes xylophages, transformé en l’humus qui nourrira les prochains arbres, l’entreprise mourante refuse de se laisser dévorer.

Or, on ne peut retenir ni la mort ni la vie en réalité. Sauf à exercer de la violence, sauf à tuer soi-même. Et c’est ce que fait cette entreprise : elle produit de la violence contre la vie.

 
 
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Cette entreprise consomme de la vie : du salarié moulé pour elle par les écoles qui forment à l’obéissance, et du consultant parce qu’elle ne sait plus, parce qu’elle ne sent plus rien, les organes sensoriels et le cerveau ne sont plus reliés. Depuis plus d’un siècle l’entreprise court après la vie, en absorbant l’initiative et la liberté de ses employés, en tentant toujours plus de contrôler la vie à travers eux. Aujourd’hui, on pourrait avoir foi en l’intrapeneuriat comme un pas dans le sens de la vie, mais il est peut-être en train de devenir l’équivalent des groupes de travail instaurés par les lois Auroux dans les années 80 : un lieu revêtant la façade de la démocratie sociale en entreprise, mais aussi une manière de casser l’autonomie et la spontanéité de l’intelligence collective des travailleurs en mettant la chaîne managériale au milieu de la conversation. C’est ainsi qu’une nécessité préalable de penser le changement prend le pas sur le “faire” et rend le processus créatif mortifère.

L’entreprise pourrait pourtant se laisser faire, se laisser manger et mourir par ses insectes vivants, affamés et enthousiastes.

Le salariat, cette violence

Mais il y a un hiatus initial dans le salariat, la fondation d’une violence silencieuse que des êtres humains s’autorisent à se faire entre eux, l’un dominant l’autre dominé : l’acceptation de soumettre son désir de travail à une autorité en échange d’avantages matériels, en particulier la stabilité économique. Le degré de dégradation de l’intégrité du salarié est très variable en fonction de l’entreprise, peut-être même en fonction d’où on se trouve dans ladite entreprise. Rares sont celles où cette intégrité sera consciemment préservée, et où chacun tous les jours veillera à vous ramener à vous. Un article très bien documenté d’ Yves Cavarec montre même que juridiquement parlant, l’initiative est une contradiction à la subordination. Dès qu’un être humain demande à un autre de se soumettre, l’équilibre du cycle de la vie est rompu, une violence se glisse dans la brèche.

A quoi sert cette violence alors? Les entreprises sont le lieu des flux monétaires. Leur objet même est de créer une valeur qui ramène à ceux qui travaillent des flux financiers en échange de leurs efforts. Mais l’ultra-financiarisation est à mille lieux de cette idée de l’argent contre le travail. La ponction qu’elle opère est parasitaire, elle est le détournement de la valeur créée par le travail, au profit de quelques-uns. A quoi sert que 8 personnes détiennent autant que la moitié la plus pauvre de l’humanité? Sûrement ces 8 personnes ont-elles l’impression d’être moins mortelles que les autres. Sûrement sont-elles gouvernées par la peur de mourir, et y apportent une réponse qui fait mourir les autres plus vite qu’elles. Mais ne les protège en rien de la fin en réalité.

Et la peur est contagieuse

Elle coule en cascade, dans le sens inverse des flux financiers… Oui, nous barbotons dans une mare de peur, cadeau bonus de la sécurité que nous pensons nous acheter en donnant notre travail et toujours un bout de notre intégrité.

Qui peut dire “ici et maintenant, je désire être dans cette réunion interminable où dire ma vérité me vaudra de pénibles représailles”? Qui peut dire “ici et maintenant, j’apprécie que mon manager valide les virgules de mon document une semaine après m’avoir demandé de lui rendre ledit document en urgence”? Qui peut dire “ici et maintenant, je suis heureux de mettre de côté ma conscience pour travailler pour une entreprise dont l’objet et le fonctionnement vont contre mes valeurs”?

Si vous êtes convaincu que c’est normal, que “c’est comme ça”, vous avez choisi la peur aussi. Vous avez choisi de repousser la mort aujourd’hui, et on ne repousse pas la mort sans payer un prix, sans que quelque chose ne pourrisse. La ponction semble faible à chaque fois, mais elle est quotidienne.

C’est quoi une entreprise vivante?

Une entreprise vivante, un organisme vivant en général, c’est un organisme qui meurt à lui-même chaque jour. Pour vivre complètement, on meurt tous les jours. On laisse hier, on n’a pas de demain. On est ici et maintenant, vivant et mort à la fois, dans un joyeux sursis.

Dans une entreprise vivante on choisit l’amour, et on nous laisse le choix de l’amour. De soi, des autres, des clients, de l’artisanat, du travail bien fait. Si vous vous demandez ce qu’est l’amour, je peux paraphraser Jiddu Krishnamurti et vous dire que l’amour, c’est ce qui reste quand on a retiré tout ce qui n’en est pas (je vous laisse méditer là-dessus :)).

Une entreprise, c’est un accident de la vie, une réunion instantanée d’énergie qui veulent bien se mettre ensemble. Elle naît, elle meurt, et si pendant sa vie, elle n’a pas peur de mourir, la vie sera plus juste, sans violences. Et si d’aventure elle meurt (ce dont elle n’est pas seule à décider), la vie est toujours là, elle.

Ranimer une entreprise en soin palliatifs? Débranchons nos petites et grandes concessions à la peur et à la violence, et regardons ce qui se passe…