Les salariés : le MVP du travail robotisé

 Flickr Ben Husmann CC BY 2.0

Flickr Ben Husmann CC BY 2.0

Le travail a toujours sonné très faux pour moi. Pas le travail au sens de l’engagement et de l’effort investi dans une réalisation - cet élan là est à chérir, chacun à son rythme. Je parle là du travail au sens du folklore auquel nous assistons et participons quand nous nous rendons sur un lieu de travail. J’ai souvent pensé avoir sous les yeux une sorte de bal masqué, où je devais être la seule à ne pas venir déguisée (autant dire qu’il y avait un peu écrit “shoot me” sur mon front avec ce refus de mettre un masque, mais ce n’est pas l’objet de cette chronique!).

J’ai souvent pensé que les personnes avec qui je travaillais avaient oublié un fait pourtant essentiel : avant toute chose, nous sommes ensemble ici et maintenant. Avant d’être des collègues, avant d’être en réunion, avant d’évaluer ou de se faire évaluer (annuellement), avant de passer des heures à s’échanger des mails avec plein de noms en Cc, avant de pondre un powerpoint ou d’assister à sa présentation, avant de bidouiller les KPI* pour que ça rentre dans le vert du reporting, avant de devoir prouver où on est dans la hiérarchie. Et caetera.

A partir du moment où n’importe laquelle de ces considérations passe avant “toi et moi ici et maintenant, est-ce qu’on est bien?”, alors nous nous conformons à une procédure, à un raccourci, écrit pour être suivi à la lettre sans le questionner. Nous construisons alors le lit du robot qui prendra notre place.

On peut voir l’entreprise moderne (et bonne centenaire) comme un grand test à la manière d’un Minimum Viable Product**. Un MVP, c’est un produit pas vraiment fini, plein de défauts, mais suffisamment fonctionnel, et qui sert à vérifier ou infirmer les hypothèses sur son utilité et son usage pour les clients.

Nous acceptons que l’hypothèse managériale tayloriste — que le travail peut être prescrit et écrit d’avance, soit confirmée. Nous nous prêtons au jeu qui consiste à nous écarter nous-mêmes de l’équation de production de valeur, en devenant des exécutants mécaniques et sans âme que des robots pourront remplacer, que ce soient des bras ou des cerveaux électriques. Ainsi le travail est devenu sans joie, sans envie, sans partage. Avec masques de carnaval, par contre. Il faut bien se cacher pour pleurer. C’est tout le mécanisme du travail subordonné (à des procédures, à la prescription et au contrôle) qui fait office d’ébauche du travail déshumanisé. Peu importent les quelques dommages collatéraux que sont les souffrances du travail qui se multiplient, autant chez ceux qui en ont que chez ceux qui n’en ont pas.

Dans un autre MVP assez proche qui remet en cause le salariat mais essaie de garder la subordination, un chauffeur Uber ou un vélo-livreur Delivroo sont-ils autre chose que des MVP? Ce sont des humains plein de défauts (comme réclamer d’être rémunérés et protégés de manière équitable) mais prêts à obéir à des algorithmes pour tester les principes des plateformes, alors ça fonctionne de manière acceptable en attendant la voiture autonome et le drone livreur de burgers, bien moins tatillons sur le plan émotionnel.

Reste à savoir de quel modèle de travail final robotisé le modèle du travail d’aujourd’hui est le MVP? A quelle société ce test géant va-t-il nous mener? S’il s’agit d’un futur du travail dominé par les mécanismes d’ultra-financiarisation au bénéfice d’une poignée d’humains flippés qui se bardent d’argent pour conjurer le sort, au détriment des masses laborieuses et lobotomisées… non merci…! S’il s’agit d’un futur du travail qui nous débarrasse des taches rébarbatives et nous permet de vivre sans le souci d’un argent bien réparti et de créer du lien entre nous et avec la nature, ça a beaucoup plus de sens. Mais est-ce que c’est là qu’on va? Vous allez où vous?

Article initialement publié sur Medium : https://medium.com/supertaf

*KPI : Key Performance; ** Minimum Viable Product : un article très complet ici