Le corporate hacking n’existe pas

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Le corporate hacking est un objet étrange. Des personnes qui veulent changer l’entreprise de l’intérieur, en faisant des choses pas vraiment autorisées, mais pas vraiment interdites non plus. Des rebelles, mais qui veulent le bien de l’entreprise (contre son gré).

Le phénomène étant de plus en plus visible du fait de l’organisation émergente en réseau de ses pratiquants, le système de l’entreprise classique hiérarchisée veut trouver un sens au corporate hacking. Il est même parfois joyeusement revendiqué comme part du système : “Regardez! On a trouvé des corporate hackers chez nous! #fiers (c’est qu’on doit être une boîte vraiment cool)”.

Le nommer et le montrer oblige le corporate hacking a avoir un discours, à se positionner, à dire ce qu’il est. Or à mon sens il ne se dit pas, il se fait. Il me semble qu’on veut faire dire quelque chose au phénomène, qu’il ne dit pas en réalité. Vouloir le décrire, c’est lui donner le sens qu’il n’a pas, en utilisant les mots creux de ce qu’il prend à contre-pied. Plus justement, c’est par son action qu’il remet très localement du sens là où il a totalement disparu au profit de processus vide d’humanité.

Vouloir y mettre des mots, c’est aussi l’obliger à se justifier. A balbutier qu’il ne faut pas s’inquiéter, qu’il regarde la sécheresse et la médiocrité de l’organisation avec tendresse et compassion, qu’il est bienveillant. Que finalement, ça ne changera pas grand chose, donc…! Or, se justifier, c’est prendre la place du coupable. Le hacking n’est pas coupable mais responsable, là où justement plus personne n’est responsable de rien et où seul le médiocre, le moyen, le mou ont le droit d’exister.
Cette humilité est peut-être aussi une manière pour lui de rester sous le radar, mais elle ne lui fait pas honneur, car elle l’expose finalement à ce que soit saisie l’opportunité de le neutraliser, de le rendre inoffensif, et surtout pas victorieux.

D’ailleurs, qui en parle le plus fort? Qui le met dans la lumière? Des corporate hackers eux-mêmes? Non, si peu… les témoignages de cas réels sont finalement confidentiels et se chuchotent dans des apéros sympas improvisés entre rebelles.

Si c’est clamé, c’est devenu autre chose. La parole vient de l’entreprise qui tort l’idée, jusqu’à ce qu’elle rentre dans ce qui est convenable pour elle. On peut le voir à travers certains programmes d’intrapreneuriat montés en réponse à des initiatives d’employés trop entreprenants. On ne sait dire parfois si les directions se saisissent des opportunités, ou si ce sont des représailles. Des programmes fermement pris en main par les dirigeants, qui restent dans l’hypothèse tayloriste qui dit que le travail peut être entièrement pensé par les uns avant d’être fait par les autres. Par quel mécanisme simplificateur passe-t-on de la liberté d’action individuelle à des programmes où l’intrapreneur est juste la nouvelle manière de former les cadres à hauts potentiels (obéissants) de l’entreprise? Chacun voit midi à sa porte et rester vigilant à cette torsion n’est pas une mince affaire.

Le hacking est finalement juste ce qui va permettre à des esprits sains de survivre dans des organisations malades où l’absurdité atteint des sommets. C’est une manière d’embrasser le quotidien, une attitude. Et on tient dans l’adversité, tant qu’on a des relations soutenantes dans l’entreprise, et du soutien en dehors pour se nourrir le coeur et rester combatif. Mais on peut aussi constater (statistique massive personnelle), que la très grande majorité de ceux qui gravitent autour du sujet de la liberté d’agir dans les entreprises finissent par quitter l’environnement dans lequel ils ont commencé à épouser leur nature pirate. La frontière se situe quelque part au moment où on n’a plus d’autre choix que de constater que la barque est trop petite, que la liberté s’arrête à la capacité des autres et de l’organisation de comprendre une trajectoire personnelle. L’entreprise est-elle si repliée sur elle-même et si peu diverse qu’elle ne peut grandir en même temps que ceux qui la peuplent?

Ce qui est drôle c’est qu’elle se re-nourrit en douce de l’expérience pirate, puisque les exilés offrent en général leur regard et leurs compétences dans de l’accompagnement aux entreprises qui perdent leurs vigies et leurs organes sensibles. C’est peut-être un détour provisoire : anciens pirates partis au dehors et futurs pirates du dedans finiront par se trouver en même temps que les organisations n’auront plus d’autre choix que d’être ouvertes aux quatre vents.

En attendant, associer “hacking” et “corporate” est une politesse inutile qu’on fait aux entreprises. Le hacking réussi démontre normalement la faiblesse d’un système, il le fait disparaître en prouvant son inutilité ou son inefficacité, ou il le force à renforcer ses défenses. Là on lui fait épouser ce qu’il a le pouvoir de faire plonger. Quelle mariage étrange et bancal. Comme un destin de réussite qu’on refuserait au hacking, comme un destin de mort que les entreprises fuiraient à tout prix.

C’est comme une histoire que l’entreprise se raconterait pour à la fois avoir peur, et être soulagée de maîtriser sa peur, comme une histoire de monstre qu’on s’invente pour rendre cette vie plate un peu plus excitante.

Finalement le problème du corporate hacking, c’est qu’il n’existe pas (désolée pour ceux qui n’ont pas eu le temps de le voir passer :)). Dès qu’on le regarde, il disparait. Le corporate hacking est le chat de Schrödinger du management : vous ne savez pas ce qu’il est, mais si vous ouvrez la boîte pour regarder, il est mort.

Par contre, les pirates, eux ils existent, j’en ai croisé plein!
(et j’en parle dans mon prochain article sur le corporate hacking ;)

PS : le management, ça n’existe pas non plus, en vrai. Je vous pose ça là, ça vous fera la soirée ❤