Petit voyage à la source de la violence au travail

 

Pourquoi la violence est-elle présente dans le travail? Comment s’y immisce-t-elle?

 
 
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Le travail ne porte pas la souffrance en lui

On parle des maladies professionnelles, du burn out, des atteintes physiques et psychiques des travailleurs. Mais on en parle comme d’un dommage collatéral acquis, presque normal. Comme si toutes ces conséquences étaient le fruit d’un malheureux hasard, sortaient de nulle part, inattendues, indépendantes du milieu et des faits qui s’y produisent, sous prétexte que c’est “le travail”. Parfois il peut certes être physiquement pénible, auquel cas une certaine hygiène de la récupération doit être mise en place, mais on peut aussi en avoir “plein le dos” dans les bureaux où l’on utilise principalement son cerveau ou son sens du contact. Cette concentration de souffrances ne relève pas d’une répartition aléatoire.

Nous savons en notre for intérieur que le travail peut, au-delà de la fatigue qu’il peut engendrer, nous rendre heureux et serein, nous donner le sens d’un accomplissement personnel et collectif. Le travail n’a pas la souffrance psychique inscrite en lui. Ce qui est gravé dans l’idée et le geste du travail, c’est l’initiative, l’autonomie, l’engagement, la satisfaction, la récompense, la fierté… Mais c’est précisément tout cela, tout ce qui fait la désirabilité du travail et dont les entreprises revêtent le masque, tout ce en quoi nous croyons, qui permet à l’édifice de violence d’exister sans être vu directement.

Une peine est le résultat de l’exercice d’une violence. Un geste, au sens propre ou au sens figuré, qui gêne, qui écrase, qui contraint. Qui blesse, ou force à résister. La souffrance est le fruit d’une relation entre celui qui exerce la violence et celui qui la reçoit. L’infrastructure qui encadre le travail aujourd’hui — les réglementations, les convenances, la subordination, les rapports de pouvoir — institutionnalise ce geste, en nous éloignant toujours plus de ce qui est bon dans le travail.

Où naît la violence au travail?

Pour comprendre où s’immisce la violence, faisons un petit voyage ensemble : comme il faut être deux pour qu’une violence de l’un s’exerce sur l’autre, revenons à la source d’une relation de travail, en prenant comme modèle un embryon d’organisation : deux personnes qui vont être amenées à travailler ensemble.

Un travail, c’est une personne qui crée de la “valeur”, ce que le client du travail valorise, ce dont il a besoin. C’est du temps et de l’énergie consacrés à un geste matériel ou intellectuel, qui produit un objet, un service, ou bien une valeur instantanée pour quelqu’un d’autre ou pour soi-même.

D’un point de vue individuel, le travail se limite au temps et à l’énergie disponibles, éventuellement assisté d’outils de productivité qui peuvent en améliorer le rendement.

Que faire quand on a plus de travail à faire que de temps et d’énergie disponibles?

Deux options :

  • renoncer à ce trop-plein. Se contenter de l’énergie et du temps dont on dispose soi-même. Ralentir, différer. Ne pas vouloir tout.
  • ne pas renoncer, et trouver quelqu’un qui dispose de son temps et de son énergie inoccupée et se décharger de ce qu’on n’a pas le temps de faire ou d’apprendre à faire. Vouloir tout.

C’est ici que tout se joue. Dans le désir de faire plus. Ne pas laisser passer des opportunités, gagner plus d’argent, réussir. C’est le lieu de la naissance :

  • soit du respect de l’artisanat de chacun, de l’autonomie, du temps de l’apprentissage, du temps long de l’ajustement de l’un à l’autre…
  • soit de l’exploitation d’un humain par un humain, du droit de décider pour l’autre qu’il devra faire ce que je lui dis, de la prise d’un ascendant sur le temps et le corps d’autrui dans une optique de satisfaire ce désir de gagner plus d’argent plus vite.

Dans ce rapport à l’autre qui vise un accomplissement pour soi, l’autre devient *utile*, il se transforme en un instrument de satisfaction du désir au détriment de son intégrité et de son libre-arbitre que je vais devoir outrepasser pour obtenir ce que je veux.

Qu’est-ce qui fait basculer de l’un ou de l’autre côté? La première voie nécessite d’investir du temps (qui ne sera pas du temps de travail à proprement parler), de dialoguer pour éclairer, de lever le flou et l’implicite, pour être présent à soi et à l’autre, pour négocier constamment ce qui va à chacun. La seconde est simplement plus facile, parce qu’elle implique une violence, et que la violence est toujours la voie rapide, un raccourci pratique qui fait gagner du temps, inscrit en nous car notre société nous apprend en permanence toutes les nuances de son utilisation.

Qu’est-ce qui prend aux tripes et fait choisir la violence? La peur de perdre ce qu’on n’a même pas. La peur de perdre ce qu’on s’imagine pouvoir obtenir. Une invention de l’esprit relayée par un réflexe reptilien, en quelque sorte.

Alors la séduction et le mensonge s’imposent, comme stratagème pour arriver à ses fins. Le monde se tord, les mots perdent leur sens et sont là pour donner l’illusion, pour laisser un temps d’avance à celui qui connaît l’enjeu, et donner un temps de retard à celui qui mettra trop longtemps à comprendre que les actes et les résultats ne sont pas ceux que les mots laissaient entrevoir.

Et tout ceci devient une culture

Le bonheur devient d’entreprise, le management devient bienveillant, des mots comme confiance et autonomie sont employés à toutes les sauces, mais surtout pas mis en pratique (une fois j’ai entendu : “nous DEVONS nous faire confiance”, qui sonnait plus comme une menace que comme une invitation à se sentir en sécurité ensemble).

Peut-on simplement dire non? Et non à quoi? Non au “toujours plus” que l’on ne voit même plus tellement il est inscrit dans nos manières de faire et dans nos croyances. Non aux opportunités, non aux idées. Pour ne dire oui qu’à certaines d’entre elles, celles qui ne dépassent pas ce dont la nature est capable, et laisser partir les autres, sans regrets.

On pourrait penser que cette violence est créée par la nécessité d’appartenance au groupe, comme une contrainte sociale qui nous impose de ne pas accomplir tous nos désirs et crée une violence de frustration. Mais la contrainte sociale n’a pas à être destructrice des individus, on commence à s’en rendre compte, tous les traumatismes et les discriminations nous choquent désormais. Cette violence est au contraire exactement l’expression libre d’une violence d’individu à individu, cette violence même que la vie en société impose normalement de mettre de côté. Elle n’est pas éradiquée, elle est maquillée en culture acceptable.

Il est intéressant d’observer comment cette violence initiale née dans ce rapport de domination utilitariste se distille dans les organisations et est présente a priori, sans questionner cette origine dans laquelle l’autre a été soumis en tant qu’instrument.

Cette violence se multiplie dans les organisations, autant de fois qu’il y a de relations. Elle est le présupposé de chacune d’entre elle. Cette violence ordinaire charge l’atmosphère, l’air est parfois rempli d’une menace diffuse : on ne sait jamais si on est sur une branche sûre ou si une bouffée aléatoire de ce putride déni de l’autre va nous tomber dessus. On est petit face à cette tension permanente, on est traité comme un enfant éduqué par la menace et la culpabilisation, et on accepte d’être cet enfant.

On regarde différemment l’entreprise quand on observe de près la nature fondamentale de la relation qu’elle instaure — faire de l’autre un objet utile — et qu’on commence alors à voir toutes les émanations présentes de ces racines, là bien avant les souffrances physiques et psychiques. Il s’agit de voir… la domination, les menaces, les bassesses, les mensonges, les yeux et la bouche fermés des témoins, les dos tournés, d’entendre les mots tordus ou ambigus et l’émotion qu’ils provoquent en nous, que l’on choisira d’étouffer, geste premier qui laisse une place définitive à la manipulation.

Et ce n’est pas la manière dont le travail est organisé qui sera mise en cause vraiment. La question et le soupçon sont plutôt tournés vers les victimes que vers la culture violente. Mais pourquoi craquez-vous? Ne seriez-vous pas un peu faible?

Examiner sa conscience de l’autre dans le travail

Ce n’est pas parce qu’il est possible d’instrumentaliser autrui pour servir son propre désir qu’il faut le faire. Ce n’est pas parce que notre cerveau peut l’imaginer et notre corps le mettre en oeuvre, que le coeur peut être mis de côté. Rompre le lien à l’autre en le traitant en instrument ne nous fait pas du bien. Ce n’est pas non plus parce que l’organisation y incite qu’il faut s’y laisser aller. Ce n’est bon ni pour soi, ni pour l’autre, ni pour le groupe que nous constituons.

Plonger en soi pour interroger ce qu’est pour nous l’autre dans le travail bouleverse la perception de la vie professionnelle : on reprend sa place, et l’autre la sienne, à égalité. Cela contraint également à beaucoup d’humilité de se voir soi-même comme l’instrument d’une grande machine qui impose sa loi.

Explorer vos présupposés quand vous regardez vos collègues : avez-vous des attentes inappropriées vis-à-vis d’eux qui leur demandent de ne pas être eux-mêmes, d’obéir? Avez-vous appris à leur dire tout ce que vous pensez sans les juger sur leur personne? Savent-ils tout ce qu’ils ont besoin de savoir pour faire leur travail ou distillez-vous des informations au compte-goutte pour vous préserver d’abord? Vous souciez-vous que leurs besoins soient satisfaits, ou rejetez-vous toute demande car ce serait signe de faiblesse de les reconnaître et d’y répondre ? Leur faites-vous sentir la confiance que vous avez en eux ou répandez-vous du doute?

Ce sont des questions pour tous, où qu’on soit dans l’organisation : l’autorité arbitraire de la place dans la hiérarchie n’a aucun intérêt et est elle-même l’instrument de la violence puisqu’elle discrimine sur une valeur individuelle supposée. Nous avons tous une responsabilité d’être exemplaire vis-à-vis des autres, et quand on ne l’est pas, la responsabilité de savoir le reconnaître et gérer les remous qui ne manquent jamais de se produire, parce que travailler en harmonie n’est jamais définitivement acquis et est une négociation continue.

Déconstruire la violence au travail

Ce qui est mis en pratique par cette violence ordinaire, c’est la dépossession de soi, un soi mis au service de l’autre. Et jamais vous ne devrez faire mine de montrer du soupçon, vous devrez vous conformer, parce que “c’est comme ça”. D’ailleurs pour cela on pourra vous faire passer plus ou moins brièvement du côté des persécuteurs, s’assurant ainsi que vous choisirez plus ou moins consciemment de résoudre cette dissonance cognitive par la loyauté à l’entreprise, et non par le rejet définitif de ces pratiques.

Il est temps de déconstruire cet édifice qu’est l’entreprise que nous connaissons aujourd’hui, une histoire que nous nous racontons tous, fondée sur ce postulat d’un autre utile pour soi, qui crée d’office une hiérarchie infondée, et qui nous mène dans des impasses maquillées en grand barnum de réussites enjolivées et dénuées de sens. Il est temps d’arrêter d’écouter les belles histoires que les entreprises racontent sur elles-mêmes et commencer à écouter son coeur, il ne dit pas la même chose.