#Lecture // "Méditer c'est se rebeller" de Betsy Parayil-Pezard // La vulnérabilité radicale en action

 

Je connais Betsy Parayil-Pezard pour avoir participé à un de ses “labs”, deux jours de réflexion et de coaching s’appuyant sur la méditation, sur le corps et sur une dynamique d’échanges collectifs pour repenser des problématiques personnelles.

Lire quelques pages du livre de Betsy chaque soir, ça a été comme passer quelques minutes quotidiennes avec une copine à l’écoute et jamais avare de partager ses propres expériences. Le livre entremêle des allers-retours dans le passé et le présent de Betsy, et les apprentissages et constats de son regard singulier sur le monde à travers la pratique de la pleine conscience et de la méditation.

 Du cuir et des épingles à nourrice #punk

Du cuir et des épingles à nourrice #punk

Betsy est exemplaire de ce qu’elle affirme. Il s’agit de se prendre soi, non pas comme modèle, mais comme source infinie de savoir à partager.
Il y a dans son témoignage, dans son être et dans son histoire, à la fois quelque chose qui vous prend dans les bras, et quelque chose qui vous prend presque à la gorge. Quelque chose... qui vous saisirait donc fermement par les épaules, pour vous donner la reconnaissance que vous n’avez même pas pour vous-mêmes. 


Ce livre, c’est un cri de tendresse féroce d’une femme qui s’expose, non pas comme une perfection à suivre, mais comme la démonstration de soi en tant qu’objet d’observation en mouvement et d’apprentissage. C’est là que réside la valeur de ce livre, comparé à la plupart des livres de développement personnel, en général agrémentés de vécus rapportés et donc forcément filtrés au prisme d’un auteur, souvent déracinés du réel et théoriques, érigeant des principes comme le GPS donne la route à suivre, sans pour autant montrer les motivations intérieures qui font prendre ce chemin. Betsy montre avec une précision rare son chemin intérieur à elle avec son paysage et ses arrêts, partage ses interrogations personnelles et ses réponses à elle, ouvrant des possibles d’abord inimaginables. 

Le livre fait appel à des images puissantes, physiques, celle du mouvement punk et sa symbolique de création et de rébellion, mais aussi des images qui décrivent si bien notre aliénation et la nécessité de revoir notre participation à ce monde dont nous nous plaignons :

“Chaque geste en pleine conscience sert à se rapprocher du monde tel qu’il est vraiment. Et en voyant le monde tel qu'il est, je vois ce que je ne peux plus accepter dans ce monde. Et en voyant ce que je ne peux plus accepter, en m'ouvrant à l'injustice, j'y vois ma main qui actionne les mécaniques de cette injustice. Et en voyant ma main sur ces mécaniques, même toutes petites et vraisemblablement insignifiantes, je prends la décision de retirer ma main, de ne plus y contribuer. Sauf que ce n'est pas si simple. Ma main est enchaînée à la petite.manette. Maintenant je la vois, je vois la chaîne. Il ne s'agit pas juste d'accuser quelqu'un d'autre. Moi-même, je suis un acteur de ces rouages. Si je peux accepter ma main là, cette chaîne-là, si à ce stade je reste en conscience, alors je peux m'ouvrir au fait que j'ai bien vu ce que j'ai vu. Ce n'est pas un autre qui l'a vu, c'est bien moi. C'est souvent en voyant cette convergence entre mon existence et l'injustice, que je suis poussée à agir. Aussi absurde que le fait que j'existe, c'est le fait que je peux agir, ici et maintenant, à partir de ma petite vie soi-disant insignifiante... Moi, petit moi, vois l'injustice que je vois, comprends sa mécanique, décide d'agir, et agis en conscience de ma vision d’un avenir où cette injustice est diminuée ou n’existe plus. L’esprit précède la réalité, et la transformation individuelle précède la transformation collective.”
Méditer c'est se rebeller, page 179


En parallèle de la lecture du livre, j’écrivais un article ("Petit voyage à la source de la violence au travail", à lire sur ce blog ou sur Medium) qui fait écho à cette pensée : nous sommes individuellement responsables d’agir en violence, ou de la laisser faire. J’y prends le travail comme exemple, mon parcours professionnel m’ayant fait sentir un goût de menace permanente et d’irrespect de l’autre (le travail tel qu’il est majoritairement organisé et représenté aujourd’hui est une forme subtilement sophistiquée d’esclavage, fondée sur l’idée implicite d’un autrui inférieur et utile). Je suis loin d’avoir fini de creuser cette question de moi-même en tant que vecteur de ce qui finalement m’oppresse, et Betsy m’encourage à aller plus loin, en démontrant ce qu’est notre duplicité involontaire, et pourquoi elle doit rester présente à notre conscience afin que nous puissions agir dessus, au lieu de la subir ou de la fuir.

Ce qui est donc recherché à travers la pleine conscience pour arriver à ces fins, c’est le silence. Pour entendre son propre élan, entendre ce qui nous appartient à nous seul et qui est précieux, et enlever tout le bruit du monde, les croyances et les histoires que l’on nous a léguées ou que nous avons apprises. Ainsi chacun entendra et verra ce qui l’entoure, mais aussi réagira dans la justesse pour soi. Et dans le temps long aussi! En comprenant que si, moi, je veux changer le monde, je ne suis qu’un petit maillon de ce mouvement. Les changements s’inscrivent dans une autre échelle de temps que la mienne. Se sentir impatient ou impuissant et renoncer à agir est une erreur d’appréciation de cette échelle.

 

La pensée que Betsy développe dans son livre est une pensée dérangeante, comme peut l’être celle de Jiddu Krishnamurti**, car cette pensée renvoie à la manière un peu misérable et honteuse dont nous résolvons ce qui nous déplaît profondément et qui nous atteint pourtant : nous le faisons disparaître de notre conscience immédiate, nous résorbons sans ciller la dissonance cognitive, nous acceptons d’être complices du pire en confiant à d’autres la responsabilité de nous-mêmes ou en croyant l’histoire qui nous est racontée sans la vérifier. Ceci n’est pas sans dommage sur notre intégrité!
Mais c’est une pensée salutaire, exemplaire et exigeante : la radicalité de la compassion consciente transformée en action, un ego assaini de croyances superficielles et l’écoute du silence intérieur dépollué, voilà les ingrédients qui nous permettront de trouver la voie de notre juste et authentique contribution à une trajectoire collective de l’humanité, dont nous ne pourrons naviguer l’incertitude qu’en ne renonçant pas à y participer. Reste à se laisser la chance de trouver cet endroit mystérieux où tout ceci devient possible pour soi. Les enregistrements de méditation guidée joints au livre pourront vous y aider, pour acquérir progressivement le réflexe de prendre un moment totalement dédié à votre présence à vous-mêmes.

PS : Betsy sera speaker à l’USI, les conférences organisées par Octo les 25 & 26 Juin, encore un beau programme cette année, les meilleures conférences tech+culture de Paris! :)


** Jiddu Krishnamurti : penseur anti-dogmatique et passionnant du siècle dernier, je suis à peu près sûre qu'il a inspiré le personnage de Maître Yoda dans Star Wars; retrouvez une biographie ici ; il n'a pas lui-même rédigé de livre, mais ses conférences et échanges sont retranscrits dans de nombreux recueils, lire en particulier celui nommé “Se libérer du connu”.