#Chroniques // (Ne pas) dépasser

Fleurs - 82 dépasser.png


 

J’ai 81 articles en cours d’écriture dans mes fichiers. Celui-ci est le 82ème et je suis sûre qu’il y en aura un 83ème avant que j’aie fini de le rédiger. J’ai aussi des tonnes de notes personnelles sur ma perception intense du monde et de moi qui allons ou qui n’allons pas. Mon cerveau est une fontaine infinie d’impressions, de mots, de points à relier.

Pourtant, tout ça n’a aucune valeur. Ai-je besoin d’ouvrir des fichiers que je nomme “article n°XX” pour penser? Autant dire que les 81 articles vont rester là où ils sont. Tout ce flux, ce désir de dire, s’arrête et s’accumule au barrage du regard d’autrui. Or c’est derrière ce barrage qu’est la valeur.

De quoi est fait ce barrage? Il semble qu’on m’ait inculqué très profondément l’idée que ma parole ne compte pas, et qu’il existe une parole qui aurait plus de valeur que la mienne. Cette idée est un venin, qui va bien au-delà de la légère anesthésie que procure la participation à la paix du groupe en échange de la limitation de mon bon plaisir personnel. C’est l’idée même que ce qui me constitue, mon regard sur le monde et mon interaction avec celui-ci, n’aurait aucun sens, serait proprement parasite, inapproprié, indésirable. Une érosion massive et patiente de ma singularité. L’acceptation de la disqualification par l’humiliation et la domination. La honte d’être qui coule en nous.

Une phrase lancinante revient : “ne pas dépasser”. Ne pas dépasser quand petit on colorie, ne pas faire de bruit, ne pas se faire voir, ne rien faire ou dire qui puisse me faire remarquer. J’ai pourtant dépassé dès le début : grossesse trop longue — je ne voulais pas sortir du ventre de ma mère, bébé géant bête de foire à la maternité, et mon 1m83 d’aujourd’hui. Un corps de femme qui peut regarder les autres femmes de haut et les hommes en égale est un corps qui dérange et qu’il faudra cacher d’une manière ou d’une autre. C’est dans nos têtes tout ça.

Je suis née en Pologne. Le poids de l’intégration familiale en France a pesé sur mes épaules : j’avais le devoir de rendre rentable cet investissement sacrificiel (le déclassement de mes parents dans l’espoir d’un avenir meilleur). Je pense que vu de l’extérieur on peut dire que j’ai réussi brillamment. Mais ce serait oublier que la réussite s’est faite dans la douleur et avec un coût personnel élevé. Il s’agissait de cacher ma nature d’immigrée (ma peau m’aide indéniablement à éviter certains obstacles associés à ce statut) et de naviguer sous la surface sans commettre de faux pas qui trahirait l’imposture : je ne suis pas des vôtres. Le français n’est pas ma langue maternelle. Des bribes de polonais me reviennent, et le son m’en est toujours familier, mais je n’en suis pas imprégnée, ce n’est pas ma culture. Sans autorisation d’être moi, je suis en mission infiltration, à faire ce que je pense qu’on attend de moi.

J’ai aussi longtemps cru que cette réussite était due non pas à mes capacités, mais à une simple réaction à l’obligation d’y arriver. La personne qui m’a fait passer des tests de douance il y a peu m’a dit que “non, il faut quand même certaines aptitudes, madame” pour être première en primaire quand on est née à l’étranger. Tiens, là aussi, je dépasse.

Je mesure alors que, pensant bien faire à me tordre, je me suis en fait mise au service d’un monde étriqué. Le mot réussite n’est pas le bon d’ailleurs. C’est comme avoir gagné une partie dans un jeu que je n’aime pas et dont je ne partage pas les valeurs qui opèrent en coulisse sous couvert d’amusement. Comme gagner au Monopoly, mode d’emploi de notre société qui se soucie avant tout de maintenir la possibilité de la violence sur l’autre.

J’ai choisi ou subi des expériences de vie confirmatoires de la croyance que je ne devais pas être moi… on va dans le sens de ce qu’on pense du monde après tout. De beaux diplômes qui valident avant tout que vous ne moufterez pas dans des entreprises où il ne vaut mieux pas moufter, et, qu’obstinément et fièrement, vous ne verrez pas ce à quoi vous contribuez sous votre nez. Ces mêmes entreprises qui prétendent aujourd’hui désirer de leurs voeux la présence de profils “atypiques” et créatifs, alors même qu’ils sont déjà là, broyés par la machine et en lutte vaine contre le statu quo.

Je ne fais pas partie des dominants. Ils sont en réalité si peu nombreux, et pourtant si omniprésents dans notre quotidien honteux. Mais j’ai mes responsabilités dans le maintien d’un monde qui ne tourne pas rond. Être victime est une piste que j’ai arpentée sans conscience, mais j’en ai conclu que le sacrifice est bien trop grand, et surtout inutile. Je ne crois pas mériter d’être l’objet servile et consentant de la démonstration de force de ceux qui utilisent la violence sous toutes ses formes. Ne rien dire et accepter de subir est irresponsable.

Ma pensée ne m’appartient pas. Je suis juste un fruit du hasard et de décisions lointaines, le vecteur de la vie qui me traverse. Il n’y a pas d’impudeur. Tout au plus un peu d’intimité. La seule chose que je puisse faire c’est verser cette vie au pot commun de nos histoires. Dépasser, dépasser encore, et raconter.

 
 
La honte est le sentiment qui forge ma vie d’écrivain. Et pourtant, il serait stupide de dire que le monde est trop violent et que, par conséquent, nous ne devrions plus écrire. Je pense que nous devons plutôt nous emparer de cette honte et essayer de produire une littérature qui confronte le monde. Peut-être que la honte est une bonne chose.
— Edouard Louis, traduit d'une interview sur theparisreview.org