J'ai (enfin) trouvé comment méditer.

 

“Vous faites quoi pour vous calmer? Vous méditez?”
C’est une question qu’une personne qui n’avait pas vraiment à le faire m’a posée récemment, et qui mérite plus que la réponse sèche que je lui ai faite : “ça sert pas à se calmer la méditation”.

 
Coeur de lave

Coeur de lave

 

Je ne suis indifférente à rien. Une conséquence directe de ma perception intense du monde. Tout est une information, surtout dans le rapport social : les autres m’apportent, souvent à leur insu, tout un tas d’informations, que je ne peux pas exprimer telles quelles — elles sont en avance sur les mots et sur la relation dans le monde physique - et que je dois donc garder pour moi. Elles forment un magma incessamment en feu et bouillonnant, souvent plus présent à mes pensées que la relation proprette tenue pas les conventions sociales du monde visible, ses croyances et son ignorance voulue.

Alors dans ce bain de conventions, mon expression de ce magma intérieur, les essais d’explications de toutes ces sensations, idées, folies, les retenues et les maladresses que ça engendre, ressemble à de l’anxiété. Ce qui inquiète qui m’observe avec l’oeil scrutateur du soignant, ou l’oeil de la bienveillance normative qui ne tolère pas d’autres formes de vie.

La réponse à la question “Vous faites quoi pour vous calmer? Vous méditez?” est donc “NON”. “Oui, je médite, mais NON, je ne médite pas pour me calmer”. Je médite pour être au monde en conscience. Et je pars de loin : je suis tellement embarrassée de constater à quel point j’ai pu me laisser grignoter par ce que la société attend de moi… Beaucoup de ce qui m’appartient à moi seule a été perdu, j’ai tant à retrouver.

Alors je voulais partager ce à quoi ça correspond pour moi, méditer. Je ne vous dis pas dans quelle pose vous asseoir, ni comment respirer, ni quelle appli utiliser. Je vous dis par quel chemin je suis arrivée à “l’endroit mental” où méditer est possible pour moi.

La méditation, on en entend beaucoup, beaucoup, parler ces dernières années. Entre effet de mode auquel nous devrions nous soumettre, et vrai mode de vie, mon coeur a longtemps balancé. Je savais qu’il y avait quelque chose d’important là-dedans. Mais l’injonction, le folklore vaguement religieux, la méthode à dérouler… tout ça ne me parle pas, voire me rebute. M’asseoir, les jambes comme ci, les mains comme ça, ne pas penser, ah si finalement penser mais laisser filer ses pensées, prétendre se sentir bien après alors que moi, non…

 
Photo : G. Brad Lewis/Science Faction/Corbis / Vue  ici

Photo : G. Brad Lewis/Science Faction/Corbis / Vue ici

 

Je me suis pourtant accrochée. J’ai vu des copines moins suspicieuses ou plus courageuses partir faire une semaine de méditation silencieuse, d’autres adopter l’heure de yoga+méditation matinale. Je n’arrivais pas à agir dans le même sens et je n’ai rien forcé, mais c’est rester dans mes pensées. Il me fallait du temps, je savais que c’était important, mais je ne savais pas encore comment. Il me fallait une 3ème voie.
J’ai fait doucement confiance à des personnes : je tombais de temps en temps sur la voix douce de Christophe André à la radio, je suivais Betsy Parayil-Pézard, qui est coach et utilise la méditation de pleine conscience dans sa pratique (j’ai touché quelque chose d’incommensurable dans un stage avec elle, que j’arriverai peut-être à raconter un jour, quand j’en aurai apprivoisé la puissance et le sens). C’est aussi dans le livre de Betsy (“Méditer c’est se rebeller”, ma chronique ici) que j’ai rencontré la notion d’équanimité, qui d’un mot décrit tout ce dont je parle ici, mais que notre culture connait si peu. Cette égalité d’humeur qui déjoue le piège des croyances et de la réactivité.

Parmi les personnes de confiance, il y a aussi Thich Nhat Hanh (sa page wikipedia), qui à travers ses écrits développe la nécessité de vivre dans le présent, et le concept d’”inter-être” : nous sommes un, reliés à tout et à tous. Je n’adhère pas à l’ensemble de sa pensée, se retirer de la vie telle qu’elle nous est imposée (il est moine bouddhiste), c’est un peu facile pour donner des conseils aux autres :) Mais ses principes fondateurs restent essentiels. Il décrit la méditation de pleine conscience et la connaissance de soi à travers une image : nos pensées sont comme des graines que l’on saisit en nous par l’esprit, que l’on observe, et que l’on repose. A nous de faire grandir les bonnes graines et d’assécher les autres. 

Il y a aussi une phrase de Rudyard Kipling cité par Octavia Spencer, actrice américaine, dans ce magnifique discours donné à Kent State University en 2017 (texte écrit disponible ici) : “If you can meet with Triumph and Disaster but treat those two imposters just the same”. Elle est issue du poème “If”, “Si”, plus connu par sa conclusion : “tu seras un homme mon fils”.
Elle complète : “Don’t let who you’re becoming be shaped by disappointments and also don’t let yourself be shaped by achievements either. Remember your Kipling : ‘If you can meet with triumph and disaster but treat those two imposters just the same’. Treat them just the same.
Equanimité, encore : ne pas se laisser prendre dans les illusions, ni de la victoire, ni de la défaite, nous ne sommes définis ni par l’une ni par l’autre, aussi euphorisantes ou cuisantes puissent-elles être…

Un jour, j’ai commencé à sentir des moments de connexion et d’abandon à l’instant, sans les préméditer. En faisant la vaisselle, en me promenant. L’eau et le vent sont souvent là dans ces moments. Un jour sur la plage des Trépassés dans le Finistère, je marchais sur des galets, c’était douloureux. Soudain je n’ai plus senti que la pression et la douceur des pierres. Je n’ai senti que des “informations”, il n’y avait plus d’interprétation de ces sensations en souffrance. A cet instant je ne suis plus sur la plage, je suis la plage.

 
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Celui qui a le plus influencé ma posture, et qui me permet aujourd’hui de rendre moins aléatoire l’apparition de cet état de connexion profonde, c’est Jiddu Krishnamurti. 

“Si (…) vous voulez savoir [ce qu’est l’amour], vous verrez que la peur n’est pas l’amour, que la jalousie n’est pas l’amour, que la possession et la domination ne sont pas l’amour, que la responsabilité et le devoir ne sont pas l’amour, que se prendre en pitié n’est pas l’amour, que la grande souffrance de n’être pas aimé n’est pas l’amour. L’amour n’est pas plus l’opposé de la haine que l’humilité n’est l’opposé de la vanité. Si donc vous pouvez éliminer toutes ces choses, non par la force, mais en les faisant disparaître à la façon dont la pluie lave la feuille chargée de la poussière de nombreuses journées, peut-être rencontrerez-vous cette étrange fleur à laquelle, toujours, les hommes aspirent.”

L’amour, c’est donc ce qui reste quand on a enlevé tout ce qui n’en est pas. L’amour, c’est le contraire du bruit et de l’acharnement.

Et l’équation m’est apparue évidente récemment : l’Amour, c’est le Présent. Être présent à soi ici et maintenant, c’est l’Amour. Ne pas vivre dans l’image de ce qui devrait être, c’est l’Amour.


 
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Ainsi quand je médite, je suis dans la vie, et je regarde aussi le spectacle de la vie qui se joue. Je me retire mentalement un instant et je prends ma place sur un banc de touche pendant un match, ou assise dans une salle de spectacle grande, chaleureuse et dorée (trouvez vos propres lieux :)). Parfois perchée comme un oiseau sur un fil électrique à regarder la rue, mais cette figure est plus périlleuse à accomplir, car il faut se sentir un oiseau pour ne pas tomber, il faut se déshabiller de la pesanteur. Or nous avons un corps. Nous n’avons même que lui, ici et maintenant.

Je porte chacune de mes pensées et de mes émotions indescriptibles en mots à mon regard intérieur attentif, et je me pose la question : est-ce que c’est de l’amour ça? La réponse dans cet exercice est à peu près toujours non. Parfois il y a une émotion forte et intime qui relève de l’amour, une tristesse à essuyer, une joie à mieux épouser. Mais en général, quand c’est de l’amour, il y a assez peu besoin de l’interroger. Une astuce : ce qu’on interroge est souvent de la peur, à vous de voir de quoi. Alors la petite graine s’évapore un peu. Et la fois suivante elle est plus petite, a moins d’énergie. De plus en plus petite, de moins en moins d’énergie. Attention de plus grosses graines plus enterrées rappliquent, avec de vieilles racines noircies, des caries à arracher. C’est turbulent, ça pique franchement, raison de plus pour faire grandir les bonnes graines…

C’est aussi une manière de contourner par l’absurde la difficulté que nous pouvons avoir à décrypter nos ressentis et émotions (on est nuls à ça franchement!!!), puisque tout ce qu’il y a à savoir c’est si c’est de l’amour ou pas, et encore, il est à peu près certain que ça n’en est pas si on se pose la question :)
Et aussi, ça permet de ne pas sur-analyser des ressentis et des situations, de donner moins de place au cerveau, d’arrêter de chercher de la logique, des causes et des conséquences, de “oui mais”. Tout ça nous fait courir le risque, comme dans le cadre de thérapies mal orientées (allo, Freud and co…), de cristalliser nos ressentis et pensées, de les figer comme l’essence-même de ce que nous serions. Ainsi je ne suis pas immobilisée dans une image de moi qui m’autoriserait l’autoflagellation.

Et ça nous redonne une place, à nous-même et à l’autre. Quand on commence à s’interroger ainsi, dans cet espace en soi, on voit très vite les gestes qui appartiennent à l’autre et auxquelles nous ne pouvons rien, et nos gestes envers l’autre qui ne sont pas des actes d’amour. Ce qui n’est pas juste s’arrête, tout simplement.

Je suis donc assise sur le banc de l’équanimité, et j’observe. L’endroit n’est jamais désert, au contraire. Là était d’ailleurs peut-être une de mes erreurs dans mes tentatives précédentes : les visualisations de lieux calmes, inculquées notamment par des méthodes de sophrologie, ne me réussissent pas, rien ne me donnant plus envie de bondir que d’être allongée ou assise et de tenter de répondre à une injonction de relaxation. La vie n’est pas calme. Ma vie intérieure n’est pas calme. Et elle ne le sera jamais, je vois trop le monde. Mais maintenant j’ai un moyen de ne pas me perdre dans le tumulte. Un moyen avec lequel je m’octroie un espace-temps pour voir, et répondre, en lieu et place de réagir aveuglément.

Pour finir, je rajouterai que ceci est mon expérience, et n’est pas une recette. D’autres apprécient d’avoir des méthodes. Moi je n’ai même pas de rituel, juste une vigilance que j’essaie de garder continue. Et je n’aime pas appliquer une technique dictée par autrui, j’ai besoin de comprendre à la source pour trouver ma manière (ça fait dire à certains que je suis rebelle, mais non, ce n’est pas rejeter pour rejeter, juste : je ne veux pas qu’on me retire mon besoin de penser le monde par moi-même). Je suis arrivée là à force d’observer, de faire percoler et s’entrechoquer des idées et des lectures dont j’ai été curieuse, de me confronter à ce que ça voulait dire pour moi, à force de constater que je ne comprenais rien et que je n’y arrivais pas, et de voir comment ça venait chambouler des incohérences entre mes pensées et mes actes. Je partage ce chemin, parce que je sais que d’autres cherchent pour eux-mêmes, se forcent, se jugent, souffrent.
Trouver cet endroit intérieur a pris environ 3 ans, eux-mêmes précédés de toute une vie d’interrogations et de lectures. Je suis très loin d’être un maître zen. Très loin, j’insiste. C’est un exercice permanent d’aller m’asseoir dans ma salle d’opéra, et de comprendre le spectacle qui se joue en moi et devant moi. C’est un choix de le faire, et donc des renoncements et des remous. À observer aussi, donc…

 
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Regarder et arpenter sa vie de la sorte peut parfois ressembler à la scène de fin des Gardiens de la Galaxie (checke sur Youtube), où Quill attrape la Pierre d’Infinité pour éviter qu’elle n’atterrisse dans les mains du Super Vilain et ne détruise toute vie bonne. Les Pierres d’Infinité sont des pierres au pouvoir destructeur, seuls les êtres dotés d’une force surnaturelle peuvent les manipuler. Il apprend par son geste de sacrifice (attention gros warning dans la vraie vie le sacrifice 😆) avoir ces pouvoirs surnaturels, qu’il trouve en lui au moment où un geste amical de Gamora vient faire écho au souvenir ému et lointain de sa mère mourante. Ils traversent la violence de la puissante pierre ensemble, dans un intériorité douloureuse mais salvatrice.
Il y a un enjeu important pour moi à traverser ces tempêtes : réussir à lire et surtout partager le riche magma bouillonnant de mon monde intérieur, en n’en faisant pas un sacrifice. Ce sont ceux qui arrivent à partager leur magma sans faire de concessions à ce que le monde attend de nous que j’admire le plus dans la vie.