"Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce », livre-guide des imparvenus

 
Lire “Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce” au cinéma en attendant que “Ceux qui travaillent” commence…

Lire “Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce” au cinéma en attendant que “Ceux qui travaillent” commence…

Je ne parviens pas à terminer le livre de Corinne Morel-Darleux “Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce”.

Je ne parle pas ici d’un abandon. Je ne parle pas d’un livre qui restera dans les limbes de l’étagère de ma bibliothèque consacrée aux livres pas finis, leur marque-page couperet coincé entre deux lits des mêmes mots pour l’éternité. Ceux que j’arrête, parce que je les… arrête.

Je parle de cette suspension, qui fait que je reste là où je suis, et je refuse de parvenir à la fin du livre. L’abandon, ce serait justement de courir au bout d’une traite — d’autant que le livre est court — sans avoir pris le temps d’entendre mon besoin d’y séjourner plus longtemps, comme Moitessier qui arrête sa course en pleine mer et dont elle fait le fil conducteur du livre.

Il m’est arrivé une fois auparavant, d’arrêter de lire un ouvrage, parce que j’étais bien là, qu’il fallait y rester. Il s’agissait de “À l’est d’Eden” de John Steinbeck. Une saga familiale qui emmène le lecteur dans un parcours d’immigrants américains, de la vie agricole vers l’avènement de l’ère industrielle et des villes.

On y trouve l’extrait suivant :

“Voici pour quoi je me battrai : la liberté pour l’esprit de prendre quelque direction qui lui plaise. Et voici contre quoi je me battrai : toute idée, toute religion ou tout gouvernement qui limite ou détruit la notion d’individualité. Tel je suis, telle est ma position. Je comprends pourquoi un système conçu dans un gabarit et pour le respect du gabarit se doit d’éliminer la liberté de l’esprit, car c’est elle seule qui, par l’analyse, peut détruire le système. Oui, je comprends cela et je le hais, et je me battrai pour préserver la seule chose qui nous mette au-dessus des bêtes qui ne créent pas.”

Steinbeck écrira à un ami après la parution du livre, très apprécié par le public :

“Je reçois des volées de lettres…. Les gens écrivent comme si c’était leur livre”.

Corinne, ceci est ma lettre “comme si c”était mon livre”. “Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce” est le livre écrit par un autre moi, plus érudit, moins limité par ses croyances que je peux l’être aujourd’hui, quelqu'un qui a agi et essayé plus. Le livre de mes actes non-accomplis et de ma pensée non-dite.

Il fait partie des livres que j’achète pour le titre ou pour le message qu’ils portent, en sachant déjà d’avance ce qu’il y a dedans. Ces livres que je n’ai pas vraiment besoin de lire, parce que m’entourer d’eux me définit. Parce que je sais déjà. Ils sont juste le miroir d’une pensée que je ne sais pas formuler. Mais ça vaut le coup de les lire quand même, pour la formuler justement. Ce livre-là est donc plus qu’un miroir, il est moi aujourd’hui. Il me montre à moi-même ce que signifie mon comportement. Mon éternel regard critique qui refuse de se taire, mon rejet de tout ce qui m’entrave dans la possibilité de comprendre le monde par moi-même, toutes ces becquées pré-mâchées qu’on me sert depuis mes 5 ans sur la vie, ce qu’elle est censée être, sur qui je suis censée être. Tout ce qui me pousse à aller chercher le droit d’exister dans le regard de l’autre… alors que mon corps crie “j’existe avec force ici et maintenant”. Ce livre me dit : “ne remets pas à plus tard ni à l’avis des autres ce qui fait ton intégrité aujourd’hui”. La dignité du présent

Je suis donc une imparvenue. Je ne sais pas dire qui je suis, non pas parce que je ne le sais pas, mais parce qu’il n’y a pas encore de mots dans ce monde pour le dire dans son entièreté au moment où ma vie se produit, au moment où “je me produis”. 

Ce qui peut me rassurer un peu, c’est que je sais ne pas être seule. En refusant le flot habituel, les imparvenus sont en train de constituer un lac. Un océan qui gonfle et sur lequel nos bateaux à voiles glissent. Saurons-nous faire céder les barrages…? Là est toute la question sans réponse de ce que sera notre futur. Une chose est sûre, nous ne pouvons que continuer à faire pression, par tous nos petits moyens, en premier lieu être sûrs de qui nous sommes et de ce que nous voulons.

J’en suis à la page 69. Je ne sais pas ce qu’il y a après. C’est aussi écrire cet article maintenant sans avoir fini le livre, et en n’ayant pas peur de lui prêter un propos qui n’est peut-être pas tout à fait celui de l’auteure, que je commets encore une fois un geste de vulnérabilité qui me dévoile. L’imparvenue que je suis ne sait pas, et vous force à regarder sa faille, pour que vous voyiez mieux les vôtres, comme un Morel inflexible de dignité dans “Les racines du ciel”.

Merci Corinne.

NB : les mots en italique sont des clins d’oeil au texte de Corinne Morel-Darleux. Ce sont les mots-clés obsédants de l’articulation du livre, qui y figurent de même en italique.